Je me qualifiais dépendant de toi.
Sans que tu ne le saches, bien évidemment.
Ta taille fine et les cheveux blonds que ta mère russe t'avais légués m'attiraient comme des aimants, et le rouge qui te montait aux joues lorsque tu étais gênée n'avait jamais su que me charmer. Je me battais contre moi-même la plupart du temps où je me retrouvais en ta présence, mais cette fois, je n'avais pas pu résister à l'envie de te suivre. J'étais fou, j'étais cinglé, mais surtout désespéré de ne pouvoir te contempler à ma guise. Alors, prétextant devoir me rendre aux toilettes, j'étais passé par les coulisses pour m'enfuir par la porte de derrière. Le vent remplit bien vite mes yeux de larmes et je serrai les dents en espérant que mon maquillage charbonneux ne coulerait pas sur mes joues et dans mon écharpe grise derrière laquelle mon menton et mon nez fuyaient le froid. J'essayais de garder une bonne distance entre nous pour que tu ne remarques pas ma présence, mais ça me compliquait la tâche, car j'eus bien tôt du mal à te suivre. Je traversai la rue au pas de course en m'efforçant de ne pas te perdre de vue et je t'aperçus à l'entrée d'un café. Je lançai un regard derrière moi afin de vérifier que moi-même je n'étais pas suivi, et j'entrai également.
La chaleur accueillante qui m'enveloppa dès que je passai la porte était agréable, et lorsque je vis où tu étais assise, je pris soin de m'asseoir un peu en retrait. Quelques minutes s'écoulèrent, et je commençai à transpirer. Je n'avais aucune envie de retirer mon manteau. Plus j'étais couvert, moins j'avais de chance de me faire reconnaître. Si je me faisais reconnaître à cet instant, ç'aurait été bien fâcheux. Premièrement parce que je devrais alors quitter les lieux au plus vite et je n'aurais pas pu profiter de ce moment pour t'observer plus longtemps. Ensuite, parce que s'il m'arrivait quelque chose, ce serait entièrement de ma faute puisque j'étais parti sans prévenir et sans garde du corps.
Je gardai mon bonnet mais retirai tout de même mon écharpe pour boire mon café. Je ne te quittais plus des yeux depuis que j'étais installé. J'aurais pu rester la des heures à détailler tes traits, savourer chacun de tes gestes. Tes doigts délicats jouaient avec le manche de la cuiller que tu avais plongé dans la mousse de ton cappuccino, et tu avais l'air pensive. Ou plutôt ... lasse.
J'aurais tant aimé descendre de ma chaise, marcher vers toi, et caresser doucement ta joue pour te faire sourire. Passer mes doigts dans ta chevelure de soie et humer ton parfum fruité.
La présence de ce genre de fantasmes m'était devenue familière, et bien qu'elle me donnait une raison de me lever le matin, et une inspiration continue pour écrire des textes de chansons romantiques à souhait, elle me détruisait à petit feu. Parce que cette utopie n'était qu'une utopie, et elle ne deviendrait jamais réalité. On pouvait soupçonner que Bill Kaulitz avait tout ce dont il pouvait rêver, mais on pouvait se tromper. Car en vérité, tu étais le sommet de mes désirs les plus fous, et je savais pertinemment que je ne pourrais jamais t'atteindre.
Combien de fois, j'avais eu l'envie, de t'attraper par la taille dans une de ces coulisses sombres où personne ne faisait attention? De m'approcher de toi dans l'obscurité, et trouver le réconfort de la chaleur de ton corps contre le mien. Je mourrais d'envie de m'emparer de tes lèvres charnues et de glisser mes mains le long de ton corps si mince. Et pourtant, aussi comblé que cela aurait pu me rendre, toi, ça t'aurait démolie.
Je devais lutter de toutes mes forces contre mon égoïsme pour ne pas mener à ta perte. J'étais persuadé que je n'aurais eu aucun mal à te donner aussi envie de moi que je n'avais envie de toi, mais le problème ne se situait pas là. Je t'aimais, j'étais amoureux fou de toi. Et si je n'avais osé que te parler, je n'aurais pu supporter plus longtemps de demeurer où nous en étions. Je t'aurais fait éclater comme un collier sur lequel on tire brusquement et dont toutes les perles tombent et roulent jusqu'à ce qu'elles ne se heurtent violemment aux murs. Je t'aurais brisée comme un vase de cristal jeté sur un plancher de marbre. Je t'aurais ruinée comme une robe de laquelle on aurait déchiré toutes les coutures et arraché la crinoline puis les rubans.
Je n'étais rien. Rien d'autre qu'un fantôme dernière un masque qui avait été mis en place dans le but d'épargner le plus de bonheur possible. Je me cassais constamment la gueule contre les barreaux de la cage dans laquelle je m'étais moi-même enfermé pour ne pas te salir. Parce que si je n'avais pas fait preuve d'un peu de courage, je t'aurais souillée jusqu'au plus profond de ta chair et de ton système immunitaire.
C'était pour cette seule et unique raison que je t'ignorais, et faisait comme si jamais rien n'aurait pu exister entre nous. C'était pour cette même raison que j'avais prétendu être gay à mon dix-huitième anniversaire, et non parce que j'étais saoul.
J'étais ligoté par ce ruban rouge qui hurlait quatre lettres. SIDA.

